Le salaire de l’intolérance

Article : Le salaire de l’intolérance
8 juillet 2019

Le salaire de l’intolérance

Credit photo: pixabay.com

Avec un brin d’espoir au cœur, Awa qui constatait un retard de ses règles, s’enferma dans les toilettes pour procéder au test de grossesse. Peine perdue. Elle trouva un résultat qui lui était si familier depuis 5 ans de mariage. Un résultat à lui faire perdre le moral pendant des jours et des nuits. L’unique barre qui s’affichait sur le test était synonyme de résultat négatif. Toujours pas le moindre signe d’une grossesse.

Dépitée par un énième test infructueux, Awa quitta précipitamment les toilettes. Elle partit se jeter sur le lit conjugal toute en pleurs, avec le maudit test en main. L’attente d’un premier enfant tant désiré dans son foyer s’éternisait et lui était désormais intenable. A bout de souffle telle une combattante perdue sur le champ de bataille, Awa sentait grandir son chagrin en ressassant tous les sacrifices endurés pour une quête commune, un rêve partagé avec Koffi, son mari.

La pression de la belle-mère

Koffi, comptable trentenaire, à son retour du travail, vint trouver sa femme dans un état attristant. A la vue du test qu’elle tenait, il comprit ce qui l’affligeait. Il s’empressa de se débarrasser de son sac, avant d’arracher à Awa le test et de le jeter dans un coin de la chambre.

Nos pleurs ne nous apporteront pas cet enfant tant espéré. Il nous faut rester forts.

Lui dit-il, pendant qu’il lui essuyait les larmes.

Depuis le jour où, étudiante, elle a connu Koffi, elle trouvait en lui un cœur bienveillant et le calme d’un havre dans les temps difficiles. Elle se sentait séduite par ce don qu’il avait, par son attention et ses mots, d’apaiser ses états d’âme les plus sombres. Et Dieu sait combien ces qualités ont compté pour elle au moment de répondre à sa demande en mariage.

Au cours des 5 années de vie commune, le jeune couple n’avait pas tari d’affection mutuelle. Awa était heureuse de partager avec son époux une aventure riche de ces savoureux instants d’intimité, ces bouts de bonheur qui n’ont pas de prix. Elle était heureuse de ce lien fusionnel qui ne semblait pas succomber à l’usure du temps. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’à son foyer manquait un élément précieux comme une pièce manque à un puzzle.

Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour subir un tel sort ?

S’interrogea-t-elle d’une voix à peine audible.

J’en sais rien. Mais il vaut mieux tenir bon au lieu de nous morfondre. Ce bébé finira par venir, crois-moi.

A l’écoute de cette réponse qui résonna dans ses oreilles comme une vieille chanson, elle répliqua avec un air perplexe.

Si seulement ta mère pouvait partager ta patience, elle nous épargnerait autant de pression et nous aurions la paix.

Koffi n’a jamais approuvé ce reproche qu’Awa avait l’habitude de faire à sa belle-mère qui a de tout temps eu une grande influence dans la vie de son fils. Et pourtant, elle était plus pour Awa une source de stress qu’un soutien.

Unique fils et orphelin de père, Koffi était confronté au jugement de sa famille et plus précisément de sa mère.

Chaque fois qu’elle rencontrait sa belle-mère ou l’accueillait chez elle, Awa avait droit à une litanie de questions embarrassantes du genre :

« Qu’attends-tu pour faire un enfant à mon fils? », « tu ne veux pas me laisser voir mes petits-enfants avant que je ne me retrouve dans une tombe ?», « vous vous occupez bien le soir quand même ? ».

Des propos devenus à la longue si blessants qu’elle s’est résolue à s’isoler de sa belle-famille, à bouder sa belle-mère autant que possible.

De mal en pis pour Awa

Au fil du temps, cette grossesse se faisait toujours désirer. En consultation chez un gynécologue, ce dernier décela après plusieurs analyses, que dans l’appareil génital d’Awa, ses trompes souffraient d’une anomalie qui réduisait la probabilité d’une grossesse. Il lui prescrit un tas de médicaments mais rien n’y fit.

Il n’en fallait pas plus à sa belle-mère pour la juger incapable de concevoir un enfant. Son fils ne pouvait plus continuer à vivre avec cette femme. Quand Koffi parla à sa mère de l’éventualité d’une adoption, elle opposa une telle hostilité qu’il y renonça aussitôt.

Comment ça ? Adopter un enfant qui n’est même pas le tien ? Hors de question. N’est-ce pas cette femme infertile qui t’a mis cette idée bizarre dans la tête ? Elle m’inquiète de plus en plus. On dirait qu’en plus d’être incapable de te donner un enfant, elle t’a attaché avec ses gris-gris.

Répondit-elle avec virulence.

Elle méprisait clairement Awa et ne s’en cachait plus. A défaut de s’en débarrasser, elle lui trouverait volontiers une coépouse qui pourrait réussir là où elle a échoué. Une option qu’elle n’écartait désormais plus, car étant obsédée par l’envie de voir à tout prix un enfant issu des entrailles de son fils. Forte de son influence sur les choix de Koffi, elle s’évertua avec beaucoup de tact à le convaincre de prendre une seconde femme. Dans cette entreprise, elle pouvait d’ailleurs compter sur le soutien d’oncles et tantes de Koffi. Ce dernier opposa un refus mais finit par céder.

Le mari attentionné devint pour Awa un homme distant, méconnaissable. Une autre femme avait les égards de Koffi qui voulut la faire cohabiter avec Awa après s’être acquitté de la dot. Awa, qui n’était pas près de partager le cœur de Koffi avec une autre, préféra le divorce à une situation qu’elle jugeait ubuesque et humiliante.

Une intolérance payée au prix fort

Koffi, se plaisait plutôt bien dans sa nouvelle liaison, jusqu’au jour où il découvrit que l’ex de sa bien-aimée était en réalité un amant.

« Une duperie que jamais Awa n’aurait osé me faire subir», pensait-il.

Dans l’espoir de rattraper le temps perdu, il prit son courage à deux mains et alla retrouver Awa. Il lui confia son regret de l’avoir perdue et plaida pour une seconde chance.

Je suis désolée mais il est bien trop tard pour nous. Il est trop tard pour tenter de recoller les morceaux.

Dit-elle avant d’anéantir totalement les espoirs de Koffi en ces termes:

Il y un an, j’ai retrouvé un vieil ami. Nos liens se sont resserrés. Nous nous aimons et nous nous marierons la semaine prochaine. Pour tout te dire, avec lui, je me sens respecté comme une femme à part entière. Je ne suis plus réduite à une machine à faire des gosses bonne à jeter à la poubelle quand elle ne fonctionne pas. Je te souhaite de construire ton bonheur, avec une femme meilleure que moi qui concevra cet enfant que je n’ai pas pu avoir avec toi.

Et si jamais elle n’en est pas capable, je prierai pour que tu comprennes et que tu aies le courage d’expliquer à ta mère que l’incapacité d’enfanter n’enlève rien à sa condition de femme. Je prierai pour que tu saches autant que ta mère que ne pas concevoir d’enfant ne rend pas une femme moins digne de respect que les autres .

Bouche bée face à une réponse sèche aux allures d’adieu, Koffi tourna les talons. Il rebroussa chemin, conscient d’avoir bradé son cœur contre une confiance aveugle en une mère intolérante.

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Commentaires

Marek Abi
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Triste fin!! Méchant Eli, tu ne regardes pas les films et les feuilletons ? C’est comme ça les histoires se terminent? Lol

Eli
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Hahaha Marek! Si seulement la vie pouvait être comme dans les feuilletons..
Merci pour le coup d'oeil

Marek Abi
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Maintenant, par rapport à la question soulevée dans l’histoire. C’est bien dommage de constater que ce genre de situations revient souvent chez nous. L’avis des parents est difficilement négligeable, donc on fait comment? Dis moi, on fait comment? Je fais tout pour convaincre la mama mais elle dit niet, je fais comment? Ici là, tout ce que je peux, c’est prier pour que les darons aient l’esprit ouvert et ne cherchent à intervenir dans mes affaires de couple que quand je vais vers eux. Sinon je fais comment?

Eli
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Chez nous, on dit souvent qu'épouser quelqu'un c'est aussi épouser toute une famille. Donc carrément impossible de chercher à se défaire totalement de la belle-famille. Le problème se pose quand les parents veulent décider à la place du couple. Ils peuvent conseiller mais pas imposer des décisions. J'avoue qu'il est difficile aux parents de supporter la situation décrite dans l'article, mais à mon avis les conjoints devraient être les seuls à pouvoir décider du sort du foyer.

Belizem
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Beau texte. En espérant qu'il fasse l'effet d'un pavé jeté dans la marre. Des traditions séculaires ne s'effacant pas d'un seul coup.

Eli
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Merci Obed. Vivement!

La P'tite Togolaise
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Très beau texte.. Une réalité propre à l'Afrique!
Je souhaite à nous toutes de connaitre la maternité et, ensuite d'être plus tard des parents compréhensifs des réalités de chaque foyer; surtout de celui de nos enfants. Dieu seul donne la vie!
Édem Delgado, merci du partage, Éli beaucoup de courage dans cet aventure

Eli
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Merci pour ton passage par ici.

Éléonore
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Dure réalité de l'Afrique, les parents ont leur mot à dire dans les relations de leurs enfants. Ils croient toujours, à tort, que c'est l'enfant qui fait le foyer. En tout cas, très beau texte.

Eli
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Vouloir un enfant dans son foyer reste légitime. Mais en cas de problème il y aussi des alternatives que le couple doit librement choisir. Merci Eleonore

Seyram Adiakpo
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Belle plume, Eli.

Richard Bi
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Belle illustration de cette intolérance qui me semble-t-il n'est pas unique à l'Afrique,mais qui malheureusement sous nos cieux se fait moins entendre d'une bonne oreille, qu'elle ne se saisie ailleurs d'une littérature comme celle-ci.
Beaucoup de courage et bonne suite cher ami Eli !