Lomotif challenge : révélateur des nouveaux défis de l’éducation au Togo
De retour dans les salles de classe après la suspension des cours due au Covid-19, certains élèves au Togo sont devenus la grande attraction du moment sur les réseaux sociaux. A l’approche des examens nationaux, ces élèves sont plutôt affairés à des cours bien particuliers. Un challenge à caractère sexuel qui fait grand bruit sur la toile togolaise. On y voit circuler des montages vidéo réalisés via l’application Lomotif où des élèves de certaines écoles semblent rivaliser d’audace dans un jeu pervers.
Ces élèves nous en ont mis plein la vue. Déhanchés de jeunes filles remuant le popotin dans leurs jupes kaki (twerk ça s’appelle pour faire swag), attouchements sexuels, scènes érotiques à la limite de la pornographie. Autant de gestes déplacés en milieu scolaire qui laissent pantois.
Cette inconduite d’une telle ampleur m’a rendu pensif sur ce qui pourrait en être à l’origine et ce qu’il y a lieu de faire pour préserver l’avenir d’une partie de la jeunesse en déroute.
L’influence d’internet
Ce scandale nous montre à quel point on peut être influencé par ce qu’on voit autour de soi quand on est jeune.
La génération actuelle est une génération connectée depuis le berceau (la génération Z ne me démentirait pas). Elle se familiarise très tôt avec internet. Ma nièce du haut de ses 3 ans m’épate toujours quand elle distingue toute seule sur le téléphone de sa mère l’icône rouge de Youtube où elle regarde ses dessins animés.
Mais Internet est un couteau à double tranchant. Il nous ouvre une fenêtre sur toutes les facettes du monde. Des plus belles aux plus sombres, des plus vertueuses aux plus perverses. S’il est facile pour des adultes d’accéder à du contenu pornographique, il en est de même pour les plus jeunes. Face au pêle-mêle de contenus qu’un mineur découvre sur la toile, il ne lui est pas toujours évident de faire le tri, de distinguer l’utile du nuisible, faute d’encadrement.
La révélation faite par Hootsuite dans son rapport 2019 quant à la présence de sites porno parmi les pages web les plus visitées au Togo, n’est surement pas le fruit du hasard.

Notre responsabilité d’adultes
Dans le cadre familial où j’ai grandi comme dans bien d’autres familles africaines, le sexe était un sujet délicat. Enfant, l’idée ne m’a jamais traversé l’esprit d’aborder un tel sujet avec mes parents. Le faire nécessitait une bonne dose de courage puisque les parents eux-mêmes n’osaient pas en parler. Je n’avais pas pour autant droit à tous les dérapages. J’ai grandi à une époque où à la moindre bêtise, on dégainait le bâton, outil redoutable d’éducation, pour me redresser. Parfois, il me suffisait d’imaginer la bastonnade encourue pour renoncer à toute gaffe.
Mais l’effet dissuasif du bâton n’efface pas les risques du mutisme parental sur le sexe. Faire du sexe un sujet tabou ne protège pas l’enfant. Cela le dessert car il apprendra par lui-même à travers des expériences dont les conséquences peuvent être désastreuses.
Et que dire des fameux « sugar daddy » et « sugar mama» qui pervertissent les mœurs des jeunes voire des mineurs ? Ces adultes investis dans la chasse aux jeunes filles et garçons qui ont l’âge de leurs petits-enfants et dont ils en font des proies sexuelles. Ils profitent de leur vulnérabilité et de leur naïveté en les soumettant à des pratiques sexuelles contre de petits avantages financiers. Les enfants observent tout cela dans notre société et en sont impactés d’une manière ou d’une autre.
Tirer à boulets rouges sur ces élèves reviendrait à crier dans le désert, car ce phénomène dénoncé sur la toile n’est pas vraiment nouveau. Nous gagnerions à faire face aux nouveaux défis que ce scandale impose.
Adapter l’éducation à l’essor du numérique
Loin d’être la panacée, éduquer les élèves à un usage utile du numérique est une démarche nécessaire. Le Lomotif Challenge a révélé les limites de l’interdiction de l’utilisation de téléphones portables dans les écoles. Cette mesure du gouvernement n’a pas empêché les élèves de se servir de leurs téléphones pour commettre l’irréparable. Elle évite aux élèves d’être distraits au cours, mais ne les rend pas plus responsables dans l’usage de leurs smartphones.
Se contenter d’exclure du cadre scolaire le téléphone ne me parait pas une approche judicieuse. Qu’on le veuille ou non, les outils numériques se sont imposés dans notre quotidien. Ils occupent une place qu’il est temps d’assumer dans nos écoles. Il ne s’agit pas d’être laxiste dans l’utilisation du téléphone à l’école mais de trouver le moyen d’inclure le numérique au programme d’enseignement. Il est important d’enseigner aux élèves les bonnes pratiques pour un usage responsable des outils numériques. Je doute fort que tous ces élèves auraient pris part au Lomotif challenge s’ils étaient sensibilisés sur les risques encourus. Certains d’entre eux ne se seraient pas prêtés au jeu s’ils savaient que ces vidéos laisseront des traces numériques qui les rattraperont plus tard.
Certaines écoles innovent déjà en associant le numérique à l’enseignement au lieu de le bannir totalement. C’est le cas du lycée Folly Bébé à Lomé où j’ai fait l’une de mes plus belles découvertes cette année. Cette école exploite une bibliothèque virtuelle que j’ai eu le plaisir de présenter à travers le reportage que vous pourrez retrouver à la fin du billet. Les élèves sont autorisés à utiliser leurs téléphones au cours exclusivement pour accéder aux contenus pédagogiques de la bibliothèque, sous la supervision de l’enseignant.
Une belle expérience qui permet aux élèves d’apprendre à se construire au lieu de s’autodétruire avec le numérique.
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