Eli

Le salaire de l’intolérance

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Avec un brin d’espoir au cœur, Awa qui constatait un retard de ses règles, s’enferma dans les toilettes pour procéder au test de grossesse. Peine perdue. Elle trouva un résultat qui lui était si familier depuis 5 ans de mariage. Un résultat à lui faire perdre le moral pendant des jours et des nuits. L’unique barre qui s’affichait sur le test était synonyme de résultat négatif. Toujours pas le moindre signe d’une grossesse.

Dépitée par un énième test infructueux, Awa quitta précipitamment les toilettes. Elle partit se jeter sur le lit conjugal toute en pleurs, avec le maudit test en main. L’attente d’un premier enfant tant désiré dans son foyer s’éternisait et lui était désormais intenable. A bout de souffle telle une combattante perdue sur le champ de bataille, Awa sentait grandir son chagrin en ressassant tous les sacrifices endurés pour une quête commune, un rêve partagé avec Koffi, son mari.

La pression de la belle-mère

Koffi, comptable trentenaire, à son retour du travail, vint trouver sa femme dans un état attristant. A la vue du test qu’elle tenait, il comprit ce qui l’affligeait. Il s’empressa de se débarrasser de son sac, avant d’arracher à Awa le test et de le jeter dans un coin de la chambre.

Nos pleurs ne nous apporteront pas cet enfant tant espéré. Il nous faut rester forts.

Lui dit-il, pendant qu’il lui essuyait les larmes.

Depuis le jour où, étudiante, elle a connu Koffi, elle trouvait en lui un cœur bienveillant et le calme d’un havre dans les temps difficiles. Elle se sentait séduite par ce don qu’il avait, par son attention et ses mots, d’apaiser ses états d’âme les plus sombres. Et Dieu sait combien ces qualités ont compté pour elle au moment de répondre à sa demande en mariage.

Au cours des 5 années de vie commune, le jeune couple n’avait pas tari d’affection mutuelle. Awa était heureuse de partager avec son époux une aventure riche de ces savoureux instants d’intimité, ces bouts de bonheur qui n’ont pas de prix. Elle était heureuse de ce lien fusionnel qui ne semblait pas succomber à l’usure du temps. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’à son foyer manquait un élément précieux comme une pièce manque à un puzzle.

Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour subir un tel sort ?

S’interrogea-t-elle d’une voix à peine audible.

J’en sais rien. Mais il vaut mieux tenir bon au lieu de nous morfondre. Ce bébé finira par venir, crois-moi.

A l’écoute de cette réponse qui résonna dans ses oreilles comme une vieille chanson, elle répliqua avec un air perplexe.

Si seulement ta mère pouvait partager ta patience, elle nous épargnerait autant de pression et nous aurions la paix.

Koffi n’a jamais approuvé ce reproche qu’Awa avait l’habitude de faire à sa belle-mère qui a de tout temps eu une grande influence dans la vie de son fils. Et pourtant, elle était plus pour Awa une source de stress qu’un soutien.

Unique fils et orphelin de père, Koffi était confronté au jugement de sa famille et plus précisément de sa mère.

Chaque fois qu’elle rencontrait sa belle-mère ou l’accueillait chez elle, Awa avait droit à une litanie de questions embarrassantes du genre :

« Qu’attends-tu pour faire un enfant à mon fils? », « tu ne veux pas me laisser voir mes petits-enfants avant que je ne me retrouve dans une tombe ?», « vous vous occupez bien le soir quand même ? ».

Des propos devenus à la longue si blessants qu’elle s’est résolue à s’isoler de sa belle-famille, à bouder sa belle-mère autant que possible.

De mal en pis pour Awa

Au fil du temps, cette grossesse se faisait toujours désirer. En consultation chez un gynécologue, ce dernier décela après plusieurs analyses, que dans l’appareil génital d’Awa, ses trompes souffraient d’une anomalie qui réduisait la probabilité d’une grossesse. Il lui prescrit un tas de médicaments mais rien n’y fit.

Il n’en fallait pas plus à sa belle-mère pour la juger incapable de concevoir un enfant. Son fils ne pouvait plus continuer à vivre avec cette femme. Quand Koffi parla à sa mère de l’éventualité d’une adoption, elle opposa une telle hostilité qu’il y renonça aussitôt.

Comment ça ? Adopter un enfant qui n’est même pas le tien ? Hors de question. N’est-ce pas cette femme infertile qui t’a mis cette idée bizarre dans la tête ? Elle m’inquiète de plus en plus. On dirait qu’en plus d’être incapable de te donner un enfant, elle t’a attaché avec ses gris-gris.

Répondit-elle avec virulence.

Elle méprisait clairement Awa et ne s’en cachait plus. A défaut de s’en débarrasser, elle lui trouverait volontiers une coépouse qui pourrait réussir là où elle a échoué. Une option qu’elle n’écartait désormais plus, car étant obsédée par l’envie de voir à tout prix un enfant issu des entrailles de son fils. Forte de son influence sur les choix de Koffi, elle s’évertua avec beaucoup de tact à le convaincre de prendre une seconde femme. Dans cette entreprise, elle pouvait d’ailleurs compter sur le soutien d’oncles et tantes de Koffi. Ce dernier opposa un refus mais finit par céder.

Le mari attentionné devint pour Awa un homme distant, méconnaissable. Une autre femme avait les égards de Koffi qui voulut la faire cohabiter avec Awa après s’être acquitté de la dot. Awa, qui n’était pas près de partager le cœur de Koffi avec une autre, préféra le divorce à une situation qu’elle jugeait ubuesque et humiliante.

Une intolérance payée au prix fort

Koffi, se plaisait plutôt bien dans sa nouvelle liaison, jusqu’au jour où il découvrit que l’ex de sa bien-aimée était en réalité un amant.

« Une duperie que jamais Awa n’aurait osé me faire subir», pensait-il.

Dans l’espoir de rattraper le temps perdu, il prit son courage à deux mains et alla retrouver Awa. Il lui confia son regret de l’avoir perdue et plaida pour une seconde chance.

Je suis désolée mais il est bien trop tard pour nous. Il est trop tard pour tenter de recoller les morceaux.

Dit-elle avant d’anéantir totalement les espoirs de Koffi en ces termes:

Il y un an, j’ai retrouvé un vieil ami. Nos liens se sont resserrés. Nous nous aimons et nous nous marierons la semaine prochaine. Pour tout te dire, avec lui, je me sens respecté comme une femme à part entière. Je ne suis plus réduite à une machine à faire des gosses bonne à jeter à la poubelle quand elle ne fonctionne pas. Je te souhaite de construire ton bonheur, avec une femme meilleure que moi qui concevra cet enfant que je n’ai pas pu avoir avec toi.

Et si jamais elle n’en est pas capable, je prierai pour que tu comprennes et que tu aies le courage d’expliquer à ta mère que l’incapacité d’enfanter n’enlève rien à sa condition de femme. Je prierai pour que tu saches autant que ta mère que ne pas concevoir d’enfant ne rend pas une femme moins digne de respect que les autres .

Bouche bée face à une réponse sèche aux allures d’adieu, Koffi tourna les talons. Il rebroussa chemin, conscient d’avoir bradé son cœur contre une confiance aveugle en une mère intolérante.


#Mondochallenge : l’alcool, ce faiseur de fiançailles

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Un togolais normal ne résiste pas beaucoup aux breuvages mousseux et autres boissons fortes. Comment peut-il en être autrement dans un pays où les bars qui abondent à tous les coins de rue comptent plus de fidèles que les églises ?

C’est ce que je n’ai de cesse de rappeler à Thomas, ce vieil ami, quand nous nous retrouvons le weekend pour prendre un verre. Une petite bière bien fraîche pour monsieur ? Jamais de la vie. Un coca ou un cocktail de fruits sans une once d’alcool, ça suffira pour Thomas. Étant d’une « race particulière » de togolais qui ont l’alcool en horreur, il m’avait même mis au défi de le convaincre de débourser le moindre centime pour de l’alcool.

Je n’ai pas eu besoin de me tuer à la tâche pour ce défi. C’est Cupidon qui a eu raison de Thomas quand sa flèche l’a touché en plein cœur et l’a poussé à demander la main d’Anita, une belle jeune dame en qui il disait avoir trouvé l’âme sœur. Une demoiselle qui partageait pourtant l’aversion de son prétendant pour l’alcool.

La démarche fut naturellement un parcours de combattant pour Thomas qui était loin de s’imaginer ce qui l’attendait. Demander la main d’une filleen Afrique n’est pas aussi simple que dans les films de Hollywood où il suffit de tendre à sa bien-aimée une bague de fiançailles en fléchissant le genou. Le consentement de l’heureuse élue n’est qu’une étape. Encore faut-il demander sa main à ses parents à travers l’incontournable rituel de la dot.

Une addition aussi piquante que le gout de l’alcool

Pour ce faire, Thomas accompagné d’un oncle poussa la porte de la maison des parents d’Anita pour leur faire part de ses intentions. Ayant écouté attentivement Thomas, et recueilli l’avis favorable d’Anita, les parents quittèrent un moment leurs hôtes puis le futur beau-père revint seul. Il reprit place et remit à l’oncle de Thomas un papier comportant la liste des choses à offrir pour la dot, selon les usages de la famille. Sur la feuille qu’il me présenta des jours plus tard, je lisais ceci :

  • 20 tissus wax de 4 mètres chacun ;
  • 3 grosses marmites ;
  • 3 casseroles ;
  • une bague ;
  • un carton d’eau minérale.

Mais ce qui retenait surtout mon attention et qui obligeait Thomas à solliciter mon aide était ceci :

  • 4 casiers de bière ;
  • 4 bouteilles de vin ;
  • 12 bouteilles de liqueur.

Et enfin une bible pour bénir le tout.

A la lecture de ces éléments, je lui ai lancé, avec un sourire en coin :

– Alors mon gars. Ce fameux défi que tu m’as lancé, ça tient toujours ? Voilà qu’il te faut dépenser bien plus de sous qu’en une soirée pour de l’alcool. L’amour, quand tu nous tiens !

– Hey ! Ce n’est pas le moment de faire ton rabat-joie. Tu ferais mieux de m’aider à trouver toutes ces boissons, m’a-t-il répondu sèchement, d’un air abattu.

Pour Thomas l’addition était salée, aussi piquante que l’alcool mais c’était le prix à payer. Il n’oserait même pas s’en tenir à la valeur officielle de la dot qui « ne peut excéder 10 000 francs CFA », selon la loi au Togo. De toute façon tout le monde s’en fiche et personne n’a jamais tenu compte de cette loi. Ensemble nous faisons donc le tour des boutiques pour trouver de quoi satisfaire la future belle-famille.

Après deux jours de course, tout y était : de la bonne bière, du vin rouge, du vin blanc, du vin mousseux, du rhum, du whisky, et même de la vodka.

Tout fut fin prêt et une fois informée, la future belle-famille arrêta une date pour la cérémonie de remise de dot.

Le jour du calvaire

Au domicile des parents d’Anita, la cérémonie fut surement un moment de grande surprise pour Thomas.  Au bout de plusieurs heures d’attente, la famille de Thomas qui accusait du retard fit son entrée et s’installa sous le regard nerveux d’oncles et tantes d’Anita qui s’impatientaient. Une tante de la future fiancée se présentant comme porte-parole de la famille s’empressa d’exiger la somme de 50 000 francs CFA pour le retard. Injonction vite exécutée par un oncle, porte-parole du fiancé.

S’en suivirent entre les deux familles des tractations d’une allure théâtrale. Puis la tante d’Anita ordonna de faire entrer les futurs fiancés. Arriva d’abord Anita, accompagnée d’un cortège de jeunes filles qui chantaient et dansaient. Elle prit place devant ses parents, puis fut rejointe par Thomas.

Le moment décisif approchait. Sous les vivats et cris de joie de l’assistance, un groupe de 3 jeunes filles portant sur la tête les éléments de la dot vint les déposer sur une table dressée devant les jeunes amoureux. Avec l’aide de celles-ci, la tante d’Anita les emporta dans une pièce où entrèrent d’autres membres de la famille pour examiner le contenu de la dot.

La tante en sortit au bout d’un quart d’heure pour livrer son verdict.

Le regard austère, elle prit la parole :

Monsieur Thomas, nous apprécions l’effort consenti pour la dot demandée. Mais je constate malheureusement qu’elle est incomplète. Vous avez fourni beaucoup de liqueurs, mais vous avez oublié l’essentiel. Où est le sodabi* ? Si vous connaissiez vraiment Anita et le village dont elle est originaire, vous n’auriez pas fourni une dot sans sodabi.

Puis elle exigea encore 50 000 francs pour compenser le manque de sodabi. L’oncle de Thomas tenta désespérément de négocier sa clémence mais la tante toute puissante restait ferme. Tournant mon regard vers Thomas, je pouvais lire sur son visage la surprise et la consternation. Pauvre de lui ! C’en était trop pour le jeune homme dont le budget était encore sollicité pour ce qu’il détestait le plus au monde. Il n’eut pas d’autre choix que de faire diligence.

Sorti de ce calvaire, Thomas retint à son corps défendant, une leçon : en Afrique,  la voie du mariage passe aussi par l’alcool. Bien souvent on n’y échappe pas quand on pense à se marier.

Si vous êtes comme Thomas, il ne vous reste qu’à espérer de tomber sur une belle-famille qui, pour des raisons religieuses ou autres, n’exige pas de boisson forte pour la dot. Et là encore, ce cas reste marginal.

Allez, santé !

*sodabi : liqueur obtenue par la distillation du vin de palme, très répandue en Afrique de l’Ouest.


La Francophonie, Molière et les langues nationales

Écolier malien 
Photo: Olivier EPRON, Février 2005 (source: wikipedia.org)

Aujourd’hui c’est jour de fête pour la Francophonie. Au-delà du fait que le français représente un patrimoine commun pour les pays membres, l’espace francophone est aussi marqué par une grande diversité de cultures, et de langues. Loin de vouloir gâcher la fête, je me permets à cette occasion de placer ici un mot sur la place des langues nationales dans les pays africains francophones.

Cela ne vous aura pas échappé que le français est la langue officielle de ces pays. Mais sur ce point je préfère relativiser depuis que j’ai reçu en pleine figure, lors de mon premier séjour à Dakar, une leçon que je ne suis pas près d’oublier.

La leçon de Dakar

Arrivé tout enchanté dans la capitale, je pensais déjà à comment profiter pleinement du séjour puis tout à coup je constate un pétit bémol en ouvrant ma valise.  Un des pantalons qui y été rangés avait la braguette endommagée. (Ne pas rire trop fort hein. Que le premier gars qui n’a jamais connu ça me jette la première pierre). Je le mis alors rapidement dans un sac et partit à la recherche d’un couturier. Un mal pour un bien, avais-je pensé car en bon touriste curieux, je pouvais commencer à découvrir la ville en arpentant les rues dakaroises. Au bout de plusieurs minutes de marche, j’entreprends de demander à un commerçant se tenant devant sa boutique près du trottoir.

« Bonjour. Connaissez-vous un couturier dans les parages ? »

A ma grande surprise, il me fait une réponse en wolof accompagnée d’un hochement de tête qui me fait deviner qu’il ne pouvait rien pour moi. Je tente encore de me renseigner auprès d’un passant et rebelote. Il me répond aussi dans un wolof dont je ne comprenais pas un seul mot.

Sur le coup je me croyais embarqué dans une mission impossible mais je finis par trouver une issue heureuse quand quelques mètres plus loin je tombai sur un jeune homme qui m’indiqua du doigt un petit atelier de couture de l’autre côté de la route.

Quand venait le moment de m’adresser à un chauffeur de taxi et de négocier le tarif, j’ai dû mon salut à la formule courante apprise à travers Samantha, habitante de Dakar : « nanga deff…niatala* ? »

J’en ai retenu que ce pays était en réalité plus wolophone (si vous permettez le terme) que francophone.

 

 

A quoi nous sert la langue de Molière ?  

J’ai été bien impressionné par la domination flagrante du wolof, mais je dois admettre que même à Lomé le français n’est pas aussi roi qu’on peut le penser. Il est certes présent à l’école, à l’université, sur les médias ou dans les milieux professionnels mais ce que j’entends au quotidien dans la rue n’est pas tout à fait la langue chère à Molière. J’ai plutôt l’habitude d’entendre un patois, un savant mélange du mina* et du français. Et en quittant la ville pour les villages, je me rends compte que là-bas, les gens s’expriment plus aisément en leurs propres langues qu’en français qui semble réservé aux non-autochtones.

Maîtriser sa langue c’est bien mais quand on ne comprend que celle-là, on peut se retrouver  handicapé dans certaines situations. On peut se sentir limité dans ses rapports avec le monde extérieur. L’expérience vécue à Dakar me fait d’ailleurs penser qu’avec nos langues nationales, il est encore plus difficile de communiquer avec des étrangers. On se fait mieux comprendre des gens issus d’autres peuples d’Afrique et d’ailleurs avec le français, pour la simple raison que cette langue est plus parlée dans le monde que le wolof ou d’autres langues nationales. C’est en tout cas une réalité indéniable que le français que nous avons en partage dans l’espace francophone fait partie des langues internationales, des langues officielles de l’ONU (pourquoi pas le swahili*?).

En raison de la place du français dans le monde, son apprentissage et son usage ne présentent pas seulement un enjeu culturel. Il est aussi question d’enjeu géopolitique selon les intérêts de tel ou tel autre pays. Comme en témoignent l’adhésion du Ghana, pays anglophone, à l’OIF en tant qu’Etat associé, l’enseignement obligatoire du français du cours primaire au secondaire envisagé par le président ghanéen, et la nomination à la tête de l’OIF de Louise Mushikiwabo du Rwanda, où le français n’est que la 3ème langue officielle. Le Ghana entouré de pays francophones et le Rwanda plus ouvert à la coopération française y trouvent surement leur compte.

Que faire de nos langues nationales ?

En Afrique francophone, la nécessité de savoir lire, écrire et s’exprimer en français va de soi, mais elle ne devrait pas pour autant faire oublier la place des langues nationales. Malheureusement j’ai l’amère impression qu’au Togo, la primauté de la langue de Molière, seule langue de travail et principale langue d’enseignement a conduit la plupart à porter un regard condescendant sur les langues nationales. Elles semblent méprisées dans les espaces de débat public, par certains médias et dans les lieux de diffusion du savoir. Il y a même des écoles où les enseignants se vantent de punir des élèves s’exprimant en langues locales. De quoi me faire oublier que ces langues sont quand même programmées dans l’enseignement comme matières facultatives.

Pourtant chaque fois que je retrouve la revendeuse d’ayimolou* bien chaud pour m’offrir un bon plat matinal, ce n’est pas en français que je passe ma commande. Rares sont ses clients qui le font d’ailleurs même si la revendeuse comprend bien le français. C’est dire que les langues locales restent bien présentes dans notre quotidien.

Je ne suis pas pour une guerre des langues (qui ne sont pas logées à la même enseigne de toute façon). Je pense qu’au Togo comme dans d’autres pays, il serait judicieux d’assumer la place des langues nationales dans nos sociétés et leur valeur en tant qu’éléments du patrimoine culturel.

Certains pays l’ont compris. Le wolof et d’autres dialectes ont leur place au parlement. Depuis bien des années au Sénégal ou au Ghana par exemple, il n’est pas rare qu’un président s’exprime en langue locale sans le moindre complexe.

 

 

Pour exister culturellement, ces pays tout en restant membres à part entière de la francophonie, auraient intérêt à faire vivre les langues nationales dans leur système éducatif et dans les livres. Je ne sais pas s’il y a au moins une œuvre déjà écrite dans une langue locale, à part la bible et le dictionnaire. Pourquoi ne pas en produire davantage ou traduire des œuvres d’auteurs togolais ? Encore faudrait-il que les uns et les autres sachent lire dans ces langues. On aura beau produire des livres en éwé* ou en kabyè* mais tant que l’apprentissage des langues locales  ne sera pas systématique, ces œuvres ne serviraient à rien.

Il ne s’agit pas forcément d’en faire des langues officielles au même titre que le français. Pas tout à fait évident pour des pays qui comptent une kyrielle de langues. Il s’agit plutôt d’œuvrer à évoluer d’un regard condescendant à un regard décomplexé sur ces langues qui font partie intégrante de ce qui nous définit.

Et qui sait ? Peut-être qu’en y parvenant un jour dans mon pays, on pourrait voir le président ou son ministre s’adresser publiquement à ses concitoyens en éwé, kabyè* ou kotokoli* si ça le chante.

Gbégné djanyi* !

 

 

 

Nanga deff…niatala?* : Bonjour…c’est combien? (en wolof)

Mina*: Langue parlée au sud du Togo et du Bénin

Swahili*: Langue d’origine bantoue qui compte le plus grand nombre de locuteurs en Afrique

Ewé*: Langue parlée au sud du Togo et du Ghana

Kabyè*: Langue parlée au nord du Togo, du Bénin et du Ghana. Elle est attribuée au peuple du même nom (kabyès)

Kotokoli*: Langue attribuée aux Tems, un peuple de la région centrale du Togo.

Ayimolou*: mélange de riz et d’haricot, très consommé à Lomé.

Gbégné djanyi*: Littéralement en français « ma parole est tombée ».  Expression utilisée en mina pour marquer une conclusion.

 


Les grands gagnants de la coupe du monde 2018 à Lomé

Crédit: AP Photo/Matthias Schrader

 

Cela ne vous aura pas échappé, à l’heure où vous lisez ce billet, le mondial russe de football se poursuit sans les équipes africaines. Si, depuis leur élimination au premier tour, certains montrent moins d’intérêt à suivre la compétition, d’autres y trouvent leur compte. Car pendant que les supporteurs déçus grincent des dents, d’autres comptent paisiblement les billets d’argent glanés pendant ce mondial : il s’agit des vendeurs de maillots et propriétaires de bars. Pour moi, à Lomé, ce sont eux les vrais gagnants du mondial.

Cet événement sportif largement suivi qu’est la coupe du monde de football ne suscite pas seulement des émotions dans les rangs des spectateurs. Elle génère aussi quelques profits. C’est donc une aubaine pour quiconque cherche à booster ses affaires. Les commerçants de Lomé l’ont vite compris, et ont tout mis en œuvre pour faire recette.

La projection de matchs dans les bars, un choix gagnant

Dans les bars, la projection des matchs est devenue une méthode imparable pour attirer la clientèle et stimuler la fréquentation. Difficile pour tout usager de la route d’ignorer le déroulement d’un match. Il suffit d’un petit tour dans les quartiers pour apercevoir des bars en plein air où de nombreux clients suivent attentivement un match, installés face à une bonne bière fraîche. À chaque occasion de but, les clameurs attirent l’attention des passants, et la plupart d’entre eux s’attroupent devant l’écran.

Des passants arrêtés devant un écran
Crédit: eli.mondoblog.org

Pour tout bon amateur de foot, il n’y a pas meilleur endroit qu’un bar branché. C’est par excellence le lieu où se retrouvent les passionnés qui aiment jouer aux entraîneurs le temps d’un match. C’est là que les supporteurs jouent leur match à eux, celui des commentaires et des critiques. L’envie m’a d’ailleurs déjà pris d’aller goûter à la folle ambiance d’un de ces bars en compagnie de quelques potes, avec un bon breuvage pour se rafraîchir la gorge. Dans ces occasions là, les plus heureux ne sont pas cette masse de clients venue vivre comme moi sa passion tout en sirotant de la bonne bière. Le plus heureux, c’est sans doute le propriétaire du lieu, qui voie ses poches se garnir toujours un peu plus.

Un soir de match au bar de Roméo 

A quelques heures du match Brésil-Belgique comptant pour les quarts de finale, Roméo, le gérant d’un bar au nord de Lomé, s’affaire au comptoir. D’un air concentré il s’active à préparer une soirée de foot qui s’annonce animée. Tous les détails sont passés en revue : liste de boissons disponibles, meubles, sonorisation et surtout le vidéo projecteur.

Roméo, gérant de bar
Crédit: eli.mondoblog.org

Nous avons l’habitude de projeter les matches lors des grandes compétitions, comme la Coupe d’Afrique des Nations ou la ligue européenne des champions. La diffusion des matchs du mondial allait donc de soi. Beaucoup de clients viennent suivre ces matchs le soir, au retour du boulot, et pendant le week-end. La Coupe du monde nous a d’ailleurs permis de constater une légère augmentation de nos bénéfices.

me confie-t-il lorsque je lui demande quelles sont les retombées des projections pour son bar.

L’affluence constatée ce soir-là donne raison à Roméo. Dès le coup d’envoi du match, des clients sont venus s’installer dans ce bar bien éclairé par la lumière des hauts lampadaires dressés à proximité.

Crédit: eli.mondoblog.org

Très vite, la place est investie par les amateurs du spectacle diffusé sur l’écran.

Pour Roméo, il y a surement de quoi se frotter les mains.

 

Les maillots du Nigéria vendus comme des petits pains

Et que dire des vendeurs de maillots ? Eux aussi ont su profiter de la passion autour de cet événement ! Bien avant le début de la compétition, certaines boutiques exposaient déjà quelques maillots, notamment ceux du Nigéria, du Sénégal ainsi que d’autres équipes dites favorites.

Au grand marché de Lomé, beaucoup de commerçants ont misé sur la vente du maillot du Nigéria, très apprécié pour son design particulier. Et ç’a carrément été la ruée vers ces maillots du Nigéria ! Face à cette forte demande, les vendeurs se sont frotté les mains. Certains en ont même abusé en faisant varier les prix à leur guise, de 5000 F à 7000 F. Les plus malins ont proposé des maillots personnalisés : l’acheteur se voyait proposer de faire imprimer au dos de son maillot un nom et un numéro de son choix, à raison de 250F la lettre et 300F le chiffre. Rien que ça !

Porté par la fièvre footballistique, je n’ai pas résisté longtemps à la tentation de m’offrir mon propre T-shirt. Je suis donc parti à la recherche du nouveau maillot clinquant du Nigéria, personnalisé. Puis je l’ai arboré fièrement, histoire de me sentir dans la peau d’un joueur. Petit plaisir pour un footeux !

Credit: eli.mondoblog.org

Il faut tout de même noter que les profits de cette vente n’ont duré que le temps des prestations du Nigéria dans cette compétition. Une fois le Nigéria éliminé, le maillot semble avoir pris un coup sur le marché. Pour m’enquérir de cette réalité, j’ai fait une petite virée dans la boutique d’Ahmed.

A l’entrée de sa boutique située dans le quartier de Klikamé, trône un mannequin en plastique avec le maillot du Nigéria.

Crédit: eli.mondoblog.org

 

Assis dans son établissement garni de vêtements sportifs, Ahmed était lui-même vêtu du maillot bleu de la France (photo ci-dessous).

La boutique d’Ahmed
Crédit: eli.mondoblog.org

Le jeune vendeur reconnait avoir fait quelques recettes.

Pendant cette coupe du monde j’ai vendu beaucoup de maillots du Nigéria. Ce sont essentiellement des étudiants qui sont venus en acheter.

affirme-t-il avant de relativiser :

A part les maillots du Nigéria, je n’ai pas vraiment pu vendre ceux des autres équipes. Avec l’élimination du Nigéria les ventes ont un peu chuté. Il est maintenant plus difficile d’écouler le stock qui reste.

Quant à moi, je garde malgré tout ce maillot comme un souvenir de cette coupe du monde.

Les réseaux sociaux, un véritable outil commercial

Il y a aussi ces vendeurs qui ont choisi de mettre à contribution les réseaux sociaux dans leur stratégie marketing. Des annonces sont publiées sur Facebook ou sur whatsapp pour une publicité directe et efficace de leurs maillots.

Capture d’une annonce publiée sur Facebook

 

Dans un pays où le paiement en ligne n’est pas suffisamment ancré dans les habitudes, les réseaux sociaux restent les principaux canaux numériques par lesquels les commerçants font la promotion de leurs produits.

Cela permet à ces vendeurs de maillots ont la possibilité de toucher plus rapidement leur cible, et leur offre un moyen de négocier les prix à distance.

 

En ce moment, le bonheur de tout propriétaire de bar ou vendeur de maillot serait donc de voir la compétition durer aussi longtemps que possible. Mais la différence est grande entre ces commerçants et nous autres amoureux du ballon rond qui nous contentons de savourer le spectacle. Car quel que soit le score du match, ils tirent toujours leur épingle du jeu avec quelques sous empochés.

Dans un match, il est d’usage de souhaiter que le meilleur gagne, mais le commerçant lui souhaite avant tout de gagner de l’argent. Et c’est de bonne guerre.


Outrage à l’amour (II)

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Pendant un bon moment Patrick resta immobile devant ce papier qu’il examinait avec des yeux incrédules. Par la suite, il comprit qu’il s’agissait de la copie d’une demande d’assignation adressée à un huissier pour le faire comparaître dans une affaire d’harcèlement sexuel.

Il n’en revenait pas. Cette demande était bien de Yawa, signée de sa main. La même main qu’il a  embrassée au cours de ces nuits de pleine jouissance partagées ensemble. Comment ont-ils pu en arriver là ? Comment peut-elle lui faire une chose pareille ? Qu’a-t-il fait pour mériter un sort aussi cruel ?  Tant de questions traversaient son esprit qui cherchait en vain une explication à cette situation rocambolesque.

Avec des mains tremblantes il plia le papier et le rangea dans son sac. Le murmure des élèves qui montait dans la salle s’arrêta quand Patrick se leva de sa chaise pour prendre la parole.

-Chers élèves, nous en resterons là pour aujourd’hui. En attendant de vous retrouver à la prochaine séance, je vous conseille de ne pas laisser ce petit incident troubler votre concentration. A bientôt.

Visiblement pas d’humeur à continuer le cours, il quitta précipitamment la classe pour rentrer chez lui.

A son passage dans la cour du lycée, tous ceux qui bavardaient à son sujet se taisaient et le fixaient d’un regard noir. Le genre de regard qu’on jette sur quelqu’un qui vient de commettre un forfait. A la place d’un juge ils seraient prêts à le condamner sur le champ. Sa présomption d’innocence ils s’en moquent bien.

Pour eux il n’y a rien de bien étonnant. D’ailleurs ces enseignants vicieux qui ont pour loisir de courir après la chair fraiche des jeunes élèves, on en voit dans d’autres écoles à Lomé. A leurs yeux Patrick n’était donc qu’un membre de cette bande d’enseignants à la libido incontrôlable qu’ils avaient réussi à démasquer.

Le soir venu, un huissier s’introduit chez lui pour lui remettre une lettre l’informant de sa convocation au tribunal correctionnel qui faisait suite à la plainte de Yawa. Il alla immédiatement rencontrer Edem, un vieil ami devenu avocat pour lui raconter tout ce qui s’est passé jusqu’au dépôt de cette plainte.

« 1 an à 3 ans de prison, une amende d’1 million à 3 millions de francs CFA. Voire plus s’il y a des circonstances aggravantes ». C’était selon les termes de Edem ce que son ami pourrait encourir comme sanction s’il était reconnu coupable dans cette affaire.

-Je ne vois pas comment elle pourrait avoir gain de cause. Cette affaire est totalement insensée, ajouta-t-il, avant de garantir à Patrick sa détermination à assurer sa défense.

Dans une nuit profonde, à une semaine de l’audience au tribunal, Patrick pensif sur son lit sentit son portable vibrer. Il saisit l’appareil et vit sur l’écran un appel en cours signalé. Le numéro affiché lui était inconnu mais il prit la peine de décrocher. De l’autre bout du fil émana une salutation d’une voix féminine qui lui sembla familière.

-Bonsoir Patrick. Entendit-il.

-Yawa, c’est toi ?

Tout en esquivant la question, l’interlocutrice fit une réplique qui en dit long sur son identité.

-Je n’appelle pas aujourd’hui pour servir des alibis. Nos liens se sont détériorés et j’en suis consciente. La rigueur qui me semblait excessive dans tes évaluations, tous ces échecs successifs m’ont fait douter de ton intérêt pour moi. J’ai éprouvé une colère que j’ai eu du mal à contenir et qui m’a fait dire des choses qu’au fond je ne pensais pas à ton sujet. Je t’en ai beaucoup voulu, mais pas au point d’aller à un procès. La plainte c’est une initiative de papa qui s’est mis dans tous ses états quand je lui ai parlé de notre liaison. Il était convaincu que tu cherchais à abuser de moi et que je n’avais pas toute ma tête. J’en suis désolée.

-Mais..mais je ne comprends pas. Pourquoi avoir signé cette….Allo !

Il tenta à peine de lui répondre quand elle raccrocha aussitôt. Les mots de Yawa lui apportaient une petite lumière sur cette situation absurde mais n’y changeaient pas grand-chose. Son honneur et sa réputation étaient toujours compromis.

Le premier jour de sa comparution au tribunal lui fit d’ailleurs sentir toute la fureur du fameux père de Yawa. Patrick était sur le point de s’installer dans la salle d’audience quand ce dernier, les poings fermés, surgit et s’avança vers lui comme un chien enragé prêt à en découdre avec un chat.

« Espèce de salopard. Je vais te régler ton compte, tu verras ! », lança cet homme colérique. Patrick a dû son salut à des agents de police qui se sont interposé pour calmer les ardeurs du bouillant père. Du côté de la partie plaignante, deux hommes étaient présents : un avocat et le père de Yawa, cet homme visiblement âgé dans un costume noir qui cachait mal son ventre bouffi. Aucune trace de Yawa pendant tout le procès qui dura deux jours. Aux dernières nouvelles, elle aurait quitté le lycée pour un autre établissement. Au cours de l’audience, son père s’est plus illustré par des écarts de langage que par des arguments pertinents pouvant convaincre le juge. Quant à Patrick qui plaida non coupable, il s’est employé à nier en bloc toutes les accusations.

Au bout d’un débat contradictoire le juge faute de preuves, acquitta Patrick.

La séance étant levée, Patrick entre soulagement et remords s’approcha du père déçu du verdict. Avec un peu de peur au ventre il lui adressa ces mots :

-Je suis sincèrement navré par la tournure de cette affaire. Je n’ai pas harcelé votre fille, mais j’ai nourri des sentiments qui n’avaient pas lieu d’être. Je réalise que j’ai failli à avoir toute la retenue qu’exigeait ma fonction d’enseignant vis-à-vis d’une élève. J’imagine la douleur que ce manquement peut laisser dans le cœur d’un père soucieux de l’éducation de sa fille. Pour cette défaillance je tenais à vous présenter mes excuses.

Il écouta le méa culpa puis sans dire un mot, tourna les talons et s’en alla.

Conscient d’avoir frôlé le pire, Patrick décida de démissionner de son poste au lycée pour se consacrer à un projet qui lui tenait à cœur : une thèse de doctorat en vue d’une carrière universitaire.