Le soldat togolais, le racket et moi

Credit image: Jeune Afrique
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Mon rapport au militaire togolais a toujours été empreint de méfiance et de crainte. C’est d’ailleurs une réalité que bien d’autres togolais partagent sans doute dans un pays où l’armée est présente aussi bien dans les casernes que dans la vie politique et économique. Dans ma cervelle j’avais entretenu l’image du soldat austère qui ne badine jamais avec la discipline militaire, mais ça c’était avant. Oui, c’était avant d’avoir été témoin d’un fait pour le moins surprenant.

Samedi matin 6h30. Dring dring…! L’alarme de mon téléphone résonne fort dans mes oreilles et m’arrache à mon doux sommeil. Je devais me séparer de mon lit pour rejoindre Edem, un très proche ami qui m’avait prié de le conduire au siège de la TVT (Télévision Togolaise) pour l’enregistrement d’une émission. Sur ma bécane, nous nous engouffrons dans les méandres de l’embouteillage pour enfin chuter devant l’enceinte de la TVT. Nous tombons sur un homme en tenue militaire, fusil en bandoulière, qui montait la garde. Ce dernier d’un geste autoritaire nous somma de faire halte puis s’approcha. Il s’enquiert de l’objet de notre visite puis, avec une amabilité si rare chez les hommes de sa corporation, nous indique le chemin menant au lieu de l’émission.

Au bout d’une heure d’émission il nous fallait quitter les lieux mais c’est à ce moment-là qu’un fait plutôt insolite nous prenait au dépourvu. Nous sortions donc quand le militaire qui veillait au grain à l’entrée du bâtiment, tout sourire, m’adressa ces mots :

« Alors chef, on dit quoi ! »

Sur le vif, j’ai eu du mal à déchiffrer ces propos. J’ai même cru entendre une salutation.

« Oui ça va ! ». Voilà dans ma naïveté tout ce que j’avais trouvé à lui répondre. Mauvaise réponse. L’insatisfaction se lisait dans le regard de l’interlocuteur qui restait là tout droit planté devant nous. Le sourire qu’il arborait se dissipa sur le champ pour faire place à une grise mine, une mine aussi serrée que celle d’un pasteur sevré de dons par ses fidèles. Le gars tout statique me fixait continuellement du regard. Là, je commençais à angoisser sérieusement. Mais que me veut-il au juste ce type ?

Il finit par délier sa langue. Sur un ton plus grave il me fit une réplique explicite qui m’a fait tomber des nues :

« Faut donner quelque chose non ! »

C’était donc mes jetons qu’il convoitait le pauvre. Stoïque et sonné par ce que je venais d’entendre je n’en croyais pas mes oreilles. Je suis resté un moment muet comme une carpe. J’étais aussi fasciné par sa façon habile de changer de rôle car je n’avais plus affaire à un soldat mais à un agent d’extorsion de pauvres deniers des usagers. En tout cas il était hors de question pour moi de cautionner cette supercherie.

« Ah mon gars, je n’ai pas de sous sur moi hein. Désolé, on se gère après ! » ai-je lancé pour l’éconduire avant de démarrer mon engin en trombe. Cette attitude ubuesque nous a mis dans un fou rire indescriptible.

A y penser, avec le recul, je me dis qu’il s’agissait certes d’une forme de racket comme on en voit d’ailleurs dans la rue et même parfois dans l’administration. Mais pour moi ce qu’il y avait de particulier dans cette infortune était que le coup vienne d’un militaire. J’avais plutôt l’habitude de voir des fonctionnaires ou des agents de police exiger des avantages indus aux usagers et c’était la première fois qu’un militaire tentait de me racketter. Il avait pour mission de sécuriser l’accès aux locaux de la télévision et rien dans l’exercice de sa mission ne nous faisait obligation de lui payer le moindre rond. Dans de telles conditions son attitude me semblait relever de l’absurdité.

Cette expérience des plus inattendues me révèle que la culture du profit est en train de s’étendre à tous les pans du service public. Même la grande muette malgré sa discipline traditionnelle n’est point épargnée. Elle compte dans ses rangs des brebis galeuses comme ce soldat qui s’est dérobé à la discipline militaire en suivant la règle d’or de l’agent public véreux. Ah oui, je me doute que vous devez la connaître cette règle non écrite. En tout cas tout bon Togolais né et vivant dans ce rectangle de territoire connait bien le principe et le subit au quotidien. C’est la loi dictée par tous ceux qui appartiennent à cette race de fonctionnaires pour qui le service public est aussi du business. Il s’agit pour eux de s’agripper à la poche de nous autres pauvres usagers pour trouver de quoi arrondir les fins de mois.

On te confie une mission d’intérêt général à accomplir et puis un beau jour te vient l’ignoble ingénieuse idée de garnir ta poche. Tu te dis que tu gagnerais mieux à en profiter pour t’enrichir sur le dos des citoyens. Mais bon en même temps, inutile de se voiler la face hein. La tentation d’abuser du citoyen est forte quand tu tires le diable par la queue avec un salaire minable qui ne te sert qu’à payer tes dettes, quand tu épuises ce salaire en quelques semaines et que tu te grattes la tête en te demandant comment nourrir ta famille. Il ne faut pas s’en cacher : le fonctionnaire togolais qu’il soit civil ou militaire vit mal et subit de plein fouet les effets de la vie chère. Je suis quand même de ceux qui pensent que pour débarrasser le service public de la corruption le tout n’est pas d’améliorer le traitement du fonctionnaire. Cela est primordial certes mais la prévention de ces abus doit aller bien au-delà. Certains corps de la fonction publique ont vu leur niveau de rémunération augmenter sans que les pratiques abusives ne cessent. Suivez mon regard.

Ce qu’il faut réellement pour un début de changement est que chacun prenne toute la mesure de ses responsabilités dans le service public. Quelque soit son titre ou son statut chaque agent public se doit de comprendre qu’il est appelé à servir et non à se servir, qu’à travers lui c’est toute une institution qui agit et qu’il doit agir dans un esprit républicain.

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Eli
Je suis Roland Eli Akue, jeune juriste passionné de littérature et du social media. Ce blog se veut l'écho des réalités que je vis, de même qu'un créneau pour faire découvrir et découvrir des autres. Je vous y attends donc pour vous embarquer dans mon aventure sur Mondoblog. Alors en route!

8 réflexions au sujet de « Le soldat togolais, le racket et moi »

  1. Cette histoire, je ne sais s’il faut la nommer escroquerie ou abus ou encore une mendicité qui ne dit pas son nom, est plus en vue dans la capitale togolaise. Et pour la combattre, il faut l’engagement des uns et des autres. Ce qui permettra de parler haut et de mettre à nu cet phénomène.

  2. C’est assez courant oui. Et c’est bien regrettable.
    Faut ajouter le fait qu’ ils sont souvent mal payé pr la plupart et c’est la raison qui svt les pousses à ces excès. Je pense qu’ il faut résoudre le problème à la base. Les autorités haut placés ne font rien pr remédier à cela. Ils s’en mettent plein les poches et se goûtent du reste. Voilà la réalité des choses, toutes les couches sociales souffrent et pas qu’ un peu.

    Anyway, beau billet très cher. xo

    1. Oui Fafa c’est lamentable et nous sommes nombreux à le décrier. Le fonctionnaire a droit à un traitement qui lui permette de vivre plus dignement. C’est important pour qu’il ne soit plus question pour lui de recourir à des méthodes inappropriées malgré lui. Merci très chère

  3. Hum, affaire de « taméa » là, Mais bon, je trouve que tu es bien gentil avec « la grande muette », ça fait un bail qu’elle s’est tournée vers le cash aussi ( Pour ce qui est de notre administration, cette bureaucratie vampire et despotique là, faudra en reparler, y’a beaucoup à dire!) Merci là-bas

    1. Bien gentil oui. Un peu dommage que ma première expérience du racket avec un militaire soit récente. Car en réalité la pratique du taméa chez la grande muette est d’une ampleur plus grande qu’on ne croit. Tout le monde y est empêtré jusqu’à des niveaux majeurs de responsabilité et le phénomène est devenu une vraie gangrène. Bref il y a évidemment beaucoup à dire là dessus. Merci camarade

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