Produire sans pouvoir consommer

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J’aurais aimé donner « Faites la queue, on ne produit pas pour vous ! » comme titre à ce billet mais parce que les lignes qui suivent sont co-écrites avec mon ami et frère Guillaume, je vous en dispense.

Bien le bonjour à vous, chères lectrices et chers lecteurs,

Pas besoin de vous rappeler que je suis Togolais et que chez moi tout va toujours de travers. Les élèves ? Ils sont dans la rue. Les professeurs ? Ils sont en prison. Les médecins ? Ils sont à la maison. Les patients ? Ils sont… Les fonctionnaires ? Ils sont sans salaires. Vous voulez que je vous serve quelle soupe ce matin ? Celle de la vieille dame sans sel, ni arôme ? Ou celle de la jeune dame avec épices et gingembre ? Décidez-vous vite ! Le temps presse, on risque de rater la cargaison…

Bon, je vous la sers à l’ancienne.

J’ai une question pour commencer : qui travaille à l’hôtel vit-il toujours de l’hôtel ? Oui, oui, je sais. Ça dépend de l’hôtel. Ou bien ?

Le temps presse dans ces 56.600km2 de lopin de terre. Tout est dorénavant calculé à l’avance. Je ne vous parle pas de prévision. Je vous parle plutôt d’anticipation pour tout achat de paquet de ciment. Nous produisons du ciment depuis 1969 mais force est de constater que nous n’avons pas le privilège d’en consommer. Ah ! Vous pensiez que parce que, des usines, il y a, les Togolais pouvaient s’en nourrir inlassablement ? Erreur sur le pays ! On est quand même au Togo, voyons.

Figurez-vous chers lectrices et lecteurs, qu’à chaque fois que j’ai le courage-oui, Dieu sait qu’il en faut du courage et beaucoup même-de capter notre chaîne nationale à l’heure du journal, je deviens tout hébété à la vue de reportages louangeurs sur de grands travaux publics. Il est hors de question que, le premier coup de pioche pour la construction d’un tronçon de route, d’une école ou autre infrastructure, passe inaperçu. C’est l’occasion rêvée pour marteler que le Togo est en marche, que « le Togo est en chantier ». Et bien soit ! Ce pays est peut être un chantier, mais sur ce chantier le ciment se raréfie tellement.

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Dans leur majorité les togolais ont toujours cultivé un intérêt pour l’immobilier. Avoir un chez soi, bâtir sa propre demeure où vivre avec sa famille. C’est un projet enfoui quelque part dans un coin de la tête même si la pauvreté sévit. Influencé par cette culture, j’en ai aussi nourri le rêve. Mais cet attachement à l’immobilier est aujourd’hui entamé par la pénurie criarde du ciment déplorée sur notre rectangle de territoire. Accéder à un seul paquet de ciment relève, pour les togolais, d’un véritable casse-tête, d’un calvaire. Envisagez-vous en ce moment une quelconque construction au Togo ? Sachez donc que la réalisation de vos travaux dépendra du bon vouloir des deux cimenteries du pays (CIMTOGO et WACEM) et que vous devrez débourser un surplus sans toutefois espérer une livraison immédiate du ciment.

Le phénomène est d’autant plus étrange qu’il y a bel et bien des cimenteries qui tournent à plein régime et qui sont censées avoir une production suffisante pour couvrir les besoins de ce petit pays. Autrement, à quoi nous servirait-il d’installer des usines si on doit se retrouver face à une telle disette ? Pourquoi les choses changeraient elles aussi radicalement pour un pays qui a connu des jours bien meilleurs quant à l’approvisionnement en ciment ?

Qu’est ce qui n’a pas marché ?

Je me souviens qu’il y a peu Cimtogo face aux plaintes des consommateurs brisait le mutisme en s’engageant en conférence de presse dans une tentative d’explication qui au final s’est avéré peu convaincante. A en croire l’argumentaire de la cimenterie, la situation serait causée par 3 facteurs : —les transporteurs qui en période de récolte délaissent l’acheminement du ciment au profit du coton et des intrants jugés plus bénéfiques,
– la forte demande des entreprises pendant la saison sèche propice à la construction
– ainsi que les mouvements sociaux à Wacem dont un broyeur serait aussi en panne.

Il m’est difficile de prendre pour argent comptant de tels arguments au risque de faire montre de crédulité béate car ils ont du mal à tenir la route. Pendant que les producteurs se disent débordés par la demande et que les consommateurs se rabattent sur le ciment ghanéen encore plus cher, le ciment togolais se vend plutôt bien au-delà des frontières. N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Autant dire que le ciment produit est destiné à l’exportation et non à la consommation intérieure.

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Les distributeurs agréés quant à eux profitent de l’imbroglio pour verser dans la surenchère. La demande étant forte ils entassent les stocks pour susciter la spéculation au grand dam du pauvre consommateur. Des soupçons fusent quant à la présence d’un réseau mafieux de distribution qui entretiendrait la pénurie. Pourtant aucune enquête à ce jour n’est faite sur la question pour prendre les mesures qui s’imposent si réseau mafieux, il y a.

Les cris d’alarme des associations de consommateurs (Association Togolaise des Consommateurs, ATC, et Ligue Togolaise des Consommateurs, LTC) étant restés sans effet sur les autorités et industries concernées, on semble résolu à s’accommoder à la chose. On est réduit à se débrouiller comme on peut, comme d’habitude depuis que les citoyens ont compris qu’ils ne peuvent compter sur leurs gouvernants pour atténuer un tant soit peu leur indigence. Il s’agit là d’un problème qui ne fait qu’ajouter à la misère déjà intenable et qui freine l’élan de certains citoyens engagés dans des projets pour se prendre en charge comme mon voisin du quartier. Retraité du haut de ses 80 ans ce dernier qui a entrepris de construire une boutique pour gagner des revenus complémentaires à sa modique pension et financer les études de ses enfants voit aujourd’hui son chantier à l’arrêt depuis des mois faute de ciment. Voilà un choix de vie qui se trouve compromis.

Je reste en tout cas persuadé que ce problème est évitable car les togolais ne demandent pas le ciel. Juste du ciment à disposition et c’est tout. Alors que beaucoup consentent d’importants sacrifices financiers pour trouver les moyens d’en acheter, leur fournir du ciment relève de la moindre des choses. Serait-ce peut être pour répondre à leurs besoins qu’a été initiée dans le nord du pays la construction d’une cimenterie lancée en grande pompe par le président lui-même ? J’ose bien le croire et si tel est le cas je me permettrai volontiers d’applaudir des deux mains.

Bien à vous !

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Eli
Je suis Roland Eli Akue, jeune juriste passionné de littérature et du social media. Ce blog se veut l'écho des réalités que je vis, de même qu'un créneau pour faire découvrir et découvrir des autres. Je vous y attends donc pour vous embarquer dans mon aventure sur Mondoblog. Alors en route!
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